Elle est moins connue que ses homologues pour le climat et la biodiversité, mais n’est pas moins importante. La 17e Conférence des Nations unies sur la lutte contre la désertification a démarré lundi 17 août à Oulan-Bator, en Mongolie. Pendant deux semaines, 197 pays, organisations régionales, ONG, chercheurs et membres de la société civile tenteront de trouver des solutions à un problème qui touche tous les continents : la mauvaise santé des sols.
Car contrairement à ce que son nom pourrait laisser entendre, ce grand raout ne consiste pas à discuter de l’avancée du désert. Il s’agit bien plus largement de s’atteler à la dégradation globale des terres.
« Cette COP est primordiale car les sols sont le fondement de la vie. Ce sont eux qui stockent l’eau, qui hébergent une grande part de la biodiversité terrestre et qui permettent de nourrir les populations », explique Patrice Burger, président de l’association Cari, qui lutte pour la restauration des sols.
Or, partout dans le monde, les sols sont malmenés. En cause, les activités humaines, notamment l’agriculture intensive, le recours aux engrais et pesticides et l’artificialisation des terres. Des pressions anthropiques amplifiées par le changement climatique – lui aussi principalement d’origine humaine – et son cortège de phénomènes extrêmes.
Environ 1,4 % du territoire français concerné
La COP a gardé son nom comme un vestige du passé. La désertification concerne en effet précisément les terres dégradées dans des zones arides, semi-arides ou subhumides sèches, c’est-à-dire, les premiers territoires concernés lors de la création de ce rendez-vous en 1992, sous l’impulsion du continent africain, en première ligne de l’aridification.
Mais aujourd’hui, cette COP ne se limite plus aux frontières des pays du Sud. « Il ne faut pas croire que ce sujet ne nous concerne pas. La France, comme de nombreux pays d’Europe, est touchée par ce phénomène », tranche Patrice Burger.
Preuve en est, en 2024, lors de la COP16 organisée en Arabie saoudite, cet habitué du rendez-vous environnemental a vu la France, jusqu’alors simple observatrice, se déclarer comme « nation affectée » par la désertification. Selon une enquête menée par le Comité Scientifique Français de la Désertification (CSFD), 1,4 % de la superficie totale du pays, soit 751 700 hectares, est concerné, notamment sur le pourtour méditerranéen.
« La France a été l’un des derniers pays méditerranéens à se déclarer affecté, rejoignant l’Espagne, l’Italie ou encore la Bulgarie et la Roumanie », pointe Patrice Burger, précisant qu’au total 170 États font partie de cette liste. « C’était important », poursuit le spécialiste. « Désormais, la France aura l’obligation d’établir des mesures d’action pour lutter contre le phénomène et devra rendre un rapport, tous les deux ans, sur l’état de ses sols. »
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Si les discussions semblent pour le moment à la peine pour initier ce plan d’action, l’urgence à agir, elle, est réelle. Face au dérèglement climatique et aux sécheresses à répétition, le phénomène est voué à s’étendre. Et l’Europe se trouve en première ligne.
D’après les travaux du CSFD, un tiers du territoire français a déjà vu son aridité augmenter entre 1993 et 2022. « Et d’ici 2050, si on maintient notre trajectoire actuelle du réchauffement climatique, ce sont 90 % des sols qui pourraient être affectés par l’aridité et la sécheresse », note Patrice Burger. « On le voit cet été. Avec la sécheresse historique, les épisodes caniculaires, les incendies, on peut effectivement s’attendre à voir ces chiffres augmenter rapidement ces prochaines années. »
70 % des terres dégradées
Sans compter qu’à cela s’ajoute la dégradation générale des terres. Selon la convention des Nations unies, elle est définie par trois critères : la baisse des stocks de carbone dans le sol, le changement de couverture (en passant d’un champ à un parking par exemple) et la perte de la productivité végétale (la capacité des plantes et des arbres à produire de la biomasse).
En prenant en compte davantage d’indicateurs recommandés par le Joint Research Centre de la Commission européenne (salinisation, pollution, érosion, artificialisation, etc.), ce sont environ 70 % des terres françaises qui sont dégradées, alertait le CSFD dans son enquête.
À l’échelle mondiale, la désertification et la dégradation des terres affectent 40 % des terres avec un impact direct sur la vie de 3,2 milliards de personnes, selon les données de l’ONU. Et si les tendances actuelles se poursuivent, une superficie supplémentaire équivalente à l’Amérique du Sud pourrait se dégrader d’ici à 2050, alerte-t-il.
Insécurité alimentaire, perte de la biodiversité…
Les conséquences sont connues. En maintenant le modèle actuel, l’agriculture française pourrait perdre jusqu’à 35 voire 40 % de sa valeur ajoutée d’ici 2050, soit une perte estimée entre 14 et 16 milliards d’euros.
Plus largement, si aucune mesure n’est prise, l’effet cumulé de la dégradation des terres et du réchauffement climatique pourrait conduire d’ici à 2050 à une baisse des rendements agricoles de 10 % à 50 % dans le monde, d’après l’IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques.
À cela s’ajoutent des conséquences pour le climat, pour la biodiversité… « Un sol en bonne santé a plusieurs vertus. Il protège du réchauffement climatique en stockant le carbone de l’atmosphère, il filtre et stocke de l’eau, il favorise la biodiversité, il lutte contre la sécheresse… », énumère Patrice Burger.
Le pastoralisme à l’honneur
Alors comment lutter pour enrayer, ou du moins ralentir, le phénomène ? Pour la COP17, la Mongolie a tenu à mettre à l’honneur le pastoralisme et « les terres de parcours », ce mode d’élevage ancestral qui repose sur la mobilité des troupeaux et l’utilisation de pâturages naturels.
« C’est effectivement une bonne stratégie d’adaptation », souligne Patrice Burger, qui a étudié pendant plusieurs années le pastoralisme dans divers pays africains. « Car il tient en une idée : quand l’usage des terres n’est plus adéquat, on se déplace vers un lieu plus propice plutôt qu’épuiser les ressources. C’est une gestion du territoire et de ses ressources grâce à la mobilité », insiste-t-il.
Ce mode de vie et de production, qui concerne environ 500 millions de personnes dans plus de 100 pays, loin du mythe selon lequel il accélérerait la désertification, est donc une réponse aux enjeux climatiques, de biodiversité et de gestion des terres, tout en contribuant à des systèmes alimentaires plus durables, soutient-il.
De son côté, une étude du Cirad note que ce mode d’élevage peut aussi apporter des solutions, notamment dans la prévention des incendies. En broutant une végétation inflammable sous les forêts, les animaux participent à lutter contre les départs de feu.
En France, cette piste mérite donc d’être étudiée, insiste Patrice Burger, alors qu’environ 10 % des élevages utilisent des surfaces de transhumance et qu’on dénombre environ 60 000 exploitations avec un élevage pastoral. « Même s’il faudra prendre en compte la réalité du dérèglement climatique », pointe-t-il. Cette année, face aux sécheresses, de nombreux éleveurs ont dû s’adapter, parfois en quittant les alpages de façon prématurée en raison d’un manque d’eau.
L’épineuse question des financements
Face à ce constat, la COP17 s’annonce ainsi cruciale pour la France et les 196 autres participants. Et comme dans les autres rendez-vous onusiens, la question des financements restera au cœur des débats.
Lors de la précédente édition, les pays du Sud avaient réclamé un protocole contraignant pour lutter contre la sécheresse, aggravée par la hausse des températures. Le texte, qui obligerait les signataires à mettre en œuvre des mesures concrètes sur la gestion de l’eau et des terres ainsi qu’à mobiliser des financements, a été totalement bloqué par plusieurs pays occidentaux.
« C’est la même histoire qu’avec les COP climat et biodiversité : il y a une bataille sous-jacente entre les pays très affectés et qui ont peu de moyens et d’autres nations, touchées elles aussi, mais qui ont les moyens de faire face », pointe Patrice Burger.
« La désertification, la dégradation des terres et les sécheresses coûtent au monde, globalement, 900 milliards de dollars par an », a de son côté rappelé la présidente de la COP17, Batmunkh Battsetseg. « Mais des investissements dans la restauration des terres pourraient générer 35 dollars pour chaque dollar investi », a-t-elle affirmé, pour motiver les troupes.
Désormais officiellement concernée, reste à savoir quelle position adoptera la France. Une délégation comprenant des représentants du ministère de l’Agriculture, des Affaires étrangères, de l’Agence française du développement, ainsi que de Barbara Pompili, ancienne ministre et actuelle ambassadrice déléguée à l’environnement, est en tout cas déjà présente à Oulan-Bator.
