Décryptage. « Je préfère m’entraîner seule » : pourquoi faire du sport en couple peut virer au cauchemar

par ludovic



Les parties de tennis dominicales, les footings en forêt, ou encore les balades à vélo en bord de mer… Ces activités, sources de plaisir, semblent idéales pour renforcer la complicité au sein du couple lorsqu’elles sont partagées. Toutefois, pour beaucoup, le sport demeure avant tout un enjeu de performance, quitte à laisser leur ego prendre le dessus sur leur partenaire. Pour de nombreuses femmes, ces moments censés être conviviaux se transforment parfois en expériences désagréables : remarques inappropriées, rivalité mal vécue, voire dévalorisation. Sophie, 41 ans, en a fait l’expérience. Actuellement en pleine préparation pour son premier marathon prévu à l’automne, elle raconte : « Mon compagnon court depuis cinq ans, moi seulement depuis six mois. La première fois que nous avons couru ensemble, il n’a cessé de me rappeler de lever les genoux ou de mieux respirer. Comme si j’étais totalement novice. Aujourd’hui, je préfère m’entraîner seule, en respectant mon programme. Je progresse à mon rythme et sans pression, sans avoir à subir de réflexions. »

Son expérience n’est pas un cas isolé. Maud, 48 ans, joue au tennis depuis son enfance. Depuis qu’elle a rencontré son compagnon il y a 18 ans, il s’est également mis à ce sport. « Nous jouons souvent ensemble le week-end, mais il arrive que la partie se termine dans une ambiance tendue », confie-t-elle.

« Arène masculine »

Comment se fait-il que le sport, censé rapprocher, devienne parfois le terrain de tensions liées au genre ? Ces situations, qui semblent anodines, mettent en lumière une inégalité dans la façon dont hommes et femmes vivent le sport en couple. « Historiquement, le sport est un espace masculin, où la domination masculine se manifeste de manière insidieuse », analyse Christine Mennesson, sociologue spécialiste du genre et du sport, auteure de Être une femme dans le monde des hommes (*). « Les hommes ont été socialisés au sport comme s’ils étaient la norme », poursuit-elle, « ils se sentent légitimes pour occuper l’espace, défier les autres, imposer leur rythme. Les femmes, quant à elles, doivent souvent prouver leur place, ou accepter d’être cantonnées à un rôle de partenaire et non de véritable adversaire. Dès l’enfance, ils sont aussi encouragés à la compétition et à la réussite sportive. »

Le sport, révélateur des inégalités au sein du couple

Les recherches confirment ce phénomène : le sport tend à reproduire, voire à accentuer, les rapports de domination traditionnels. Selon une étude de l’Insee publiée en 2017, les différences de pratiques sportives entre hommes et femmes persistent, en particulier au sein des couples avec enfants : « Les femmes ont 20 % de probabilité en moins de pratiquer une activité sportive par rapport aux hommes dans les mêmes circonstances. » Cette inégalité s’explique en partie par la charge mentale et les tâches domestiques, mais aussi par des stéréotypes persistants : « Une personne sur deux pense encore que “certains sports sont plus appropriés pour les garçons que pour les filles” », précise l’Insee.

Béatrice Barbuse, sociologue et auteure de Du sexisme dans le sport (**), estime que « le sport agit comme un révélateur puissant de notre société : ce qu’il met en lumière concernant les rapports de pouvoir et les normes de genre dépasse largement le cadre sportif ». Ces dynamiques peuvent pousser les femmes à se détourner du sport. Nombreuses sont celles qui abandonnent une discipline parce qu’elles se sentent jugées ou parce que leur partenaire ne les considère pas à leur juste valeur. Cette tendance est particulièrement marquée dans les sports d’endurance ou de combat, domaines où la performance reste fortement associée à la virilité.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute activité sportive en couple, mais il est essentiel de rééquilibrer les relations, par exemple en fixant des règles, en proscrivant les conseils non sollicités et en acceptant les différences de niveau. Certains couples y parviennent. « Faire du sport à deux reste une excellente manière de renforcer notre lien », affirme Stéphane, 44 ans, qui précise s’adonner uniquement à des sports sans notion de compétition. Cette évolution nécessite une prise de conscience générale et une remise en cause de la domination masculine. Les femmes peuvent aussi apporter conseils et encadrement à leur partenaire masculin.

(*) Christine Mennesson, Être une femme dans le monde des hommes, L’Harmattan, 33,50 euros.

(**) Béatrice Barbuse, Du sexisme dans le sport, Anamosa, 22 euros.



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