Les grandes marques de mode face au défi des fortes chaleurs dans leurs chaînes d’approvisionnement

par ludovic


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Bloomberg

Traduit par

Anne SCHILLING

Publié le



10 juillet 2026

Dans une immense usine de confection située dans l’est de l’Inde, environ 800 machines à coudre vrombissent, des rangées de fers à repasser sifflants laissent échapper des nuages de vapeur, tandis que des centaines d’ouvriers s’affairent dans l’atelier de production. Certains d’entre eux manient des découpeuses à guidage laser pour trancher d’énormes rouleaux de tissu.

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À l’extérieur de ce vaste complexe de Khordha, dans l’État de l’Odisha — un site de quelque 16 hectares appelé à accueillir jusqu’à 10.000 salariés à terme —, les températures frôlent les 34 °C en cette matinée de fin juin. Mais la chaleur est bien plus éprouvante encore : des vents chauds et humides venus du golfe du Bengale apportent une humidité écrasante.

Ces conditions sont tristement familières aux chaînes d’approvisionnement à travers l’Asie qui alimentent l’industrie mondiale de la mode, évaluée à 1700 milliards de dollars (1482 milliards d’euros), où des dizaines de millions d’employés — principalement des femmes — subissent des effets de plus en plus sévères de la chaleur extrême sur leur lieu de travail, souvent avec des protections insuffisantes.

En Inde, les températures caniculaires entraînent une hausse de l’absentéisme des employés et contribuent à des pertes de productivité pouvant atteindre 10% pour les fabricants de vêtements pendant les mois d’été les plus chauds, selon une étude publiée en juin par le NYU Stern Center for Business and Human Rights (ou : Centre Stern pour les affaires et les droits de l’homme de l’université de New York, NDLT).

Les chaînes de production de l’industrie de l’habillement sont depuis longtemps particulièrement vulnérables aux effets des températures extrêmes — elles combinent souvent une forte densité de travailleurs, un volume élevé d’équipements générateurs de chaleur et des bâtiments rudimentaires ou mal ventilés. 

« L’architecture industrielle a été conçue pour protéger l’élément le plus important sur le plan économique de l’usine — à savoir les machines », explique Vidhura Ralapanawe, vice-président exécutif chargé de l’innovation et du développement durable chez Epic Group, un fournisseur de vêtements qui a inauguré en avril son nouveau campus de Khordha avec l’ambition de lutter contre la chaleur sur le lieu de travail.

Selon Vidhura Ralapanawe, le secteur de l’habillement dans son ensemble a tardé à s’attaquer aux conséquences de la hausse des températures sur les employés. « C’est comme la grenouille dans la marmite d’eau bouillante. On ne prend pas conscience du problème, car il s’aggrave de manière progressive », explique-t-il.

« Ce n’est qu’une fois les seuils dépassés que l’on prend conscience du problème, et le choc est brutal. »

L’Inde a connu une nouvelle saison estivale caniculaire en 2026 et regroupait à elle seule les 50 villes les plus chaudes du monde, selon des études sur les températures mondiales menées en avril et mai par AQI.in.

Il suffit de franchir les portes à sas du site Trimetro d’Epic, puis de passer devant des équipements soufflant un rideau d’air réfrigéré, pour laisser derrière soi la lourdeur tropicale. D’épais conduits suspendus au plafond diffusent de l’air frais le long des lignes de production, tandis que d’immenses ventilateurs, eux aussi fixés en hauteur, brassent en permanence une légère brise à destination des ouvriers. De quoi maintenir la température intérieure aux alentours de 28 °C.

Sous les grandes pales, Mamata Sahani, 23 ans, et Madhusmita Das, 27 ans, guident le tissu à travers les machines à coudre. Leurs visages restent secs, leurs cols ne portent aucune trace de sueur, et les deux jeunes femmes plaisantent ensemble tandis que les haut-parleurs de l’usine diffusent un mélange de bandes originales de films hindi et de chants religieux odias.

Dans l’usine où elle occupait son ancien emploi, les équipements de refroidissement étaient quasi inexistants, explique Mamata Sahani.

« Nous n’avions que quelques ventilateurs répartis dans l’atelier. En été, le toit en tôle devenait si chaud que nous avions l’impression de cuire », raconte-t-elle. « Je travaille mieux ici. Il ne fait pas chaud, ce qui me permet de me concentrer davantage sur mes tâches. »

Plus de 90 millions de personnes sont directement employées dans l’industrie mondiale de l’habillement — dont environ la moitié en Inde — et sont confrontées à des conséquences de plus en plus fréquentes et graves liées aux phénomènes météorologiques extrêmes, ont indiqué le Global Labor Institute de l’université Cornell et la Société financière internationale (SFI) dans un rapport publié en novembre dernier.

L’analyse de 23 grands pôles de production mondiaux a révélé qu’au cours des deux dernières décennies, environ les trois quarts de ces sites avaient connu une hausse d’au moins 10 % du nombre moyen de jours affichant des températures supérieures à 35 °C, ainsi qu’une accélération des phénomènes dangereux de stress thermique.

Rien qu’en Inde au cours des douze derniers mois, 87 % des travailleurs du secteur de l’habillement ont souffert de maladies imputables à la chaleur, selon une étude publiée en février par HeatWatch et l’Institut Tata des sciences sociales.

« Nous devons cesser de considérer la chaleur comme un coût inévitable de l’activité économique et commencer à concevoir des solutions permettant de construire un avenir où ni la productivité ni le confort, ni même la dignité des travailleurs, ne seront sacrifiés », a déclaré Ying McGuire, directrice générale de Cascale, une organisation à but non lucratif spécialisée dans les questions climatiques et sociales au sein de l’industrie des biens de consommation.

L’usine Trimetro d’Epic Group a été conçue dès l’origine pour limiter la montée des températures, plutôt que de se contenter de les combattre par la climatisation. Les murs extérieurs sont réalisés dans un matériau à base d’argile modifiée, tandis que le toit forme une vaste couverture fortement isolée. Les fenêtres orientées au sud ont, quant à elles, été totalement supprimées.

« Lorsque la chaleur ambiante constitue le principal défi, il faut miser sur un bâtiment doté d’une isolation thermique extrêmement performante afin d’empêcher la chaleur de s’y infiltrer », a déclaré Vidhura Ralapanawe.

Ces adaptations ont également été influencées par le financement de l’usine. Un financement par emprunt de 100 millions de dollars (87,4 millions d’euros) accordé par la SFI pour soutenir les activités de production du fabricant en Inde et au Bangladesh inclut des objectifs stricts de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de la consommation d’eau douce, tout en augmentant la part de femmes aux postes de direction.

Un système de climatisation utilise de larges conduits coudés à 45 degrés afin de réduire les frottements, ce qui permet à ses groupes frigorifiques de consommer moins d’énergie. Les chaudières à biomasse traditionnelles ont été remplacées par des pompes à chaleur industrielles plus efficaces qui sèchent les vêtements et produisent, comme sous-produit, de l’eau réfrigérée réutilisée pour refroidir la zone de lavage de l’usine.

Outre leurs effets néfastes sur les travailleurs, les fortes chaleurs et l’humidité peuvent également endommager les équipements et perturber le processus de confection des vêtements. « Nous devons prendre soin des tissus comme nous prenons soin des aliments », a déclaré Vijay Subramanyam Renduchintala, directeur général chez Epic Group.

La construction d’un tout nouveau complexe industriel a offert à Epic, groupe basé à Hong Kong qui exploite également des sites de production au Bangladesh, au Sri Lanka, en Jordanie et en Éthiopie, une marge de manœuvre bien plus importante pour intégrer des dispositifs de protection contre la chaleur qu’il n’est possible de le faire dans des usines existantes ; le principal défi auquel est confrontée l’industrie de l’habillement.

« De nombreuses équipes d’ingénieurs ne bénéficieront jamais de cette liberté et de cette flexibilité », a déclaré Vidhura Ralapanawe. « Lorsque nous construisons du neuf, nous pouvons réellement concevoir les installations de manière à réduire les coûts supplémentaires et à maintenir les coûts d’exploitation faibles. Lorsque je tente de moderniser une usine existante, il m’est impossible de contrôler bon nombre de ces paramètres. »

Apporter des solutions aux défis liés à la chaleur dans ce secteur exigera que les grandes marques assument elles aussi leurs responsabilités aux côtés des fabricants, ce qui se traduira probablement par une hausse des coûts pour les consommateurs, selon An Zhou, vice-présidente chargée de la technologie à l’Apparel Impact Institute (ou Institut pour l’impact de l’industrie de l’habillement, NDLT), une organisation à but non lucratif.

« Le secteur textile est une industrie où les marges sont très serrées. Les usines, en particulier sur les marchés en développement, n’ont pas suffisamment de moyens pour prendre des risques et engager ce type de transformations », a-t-elle déclaré. « Les marques devraient réfléchir à la manière de bâtir un modèle économique plus durable avec les usines qui les approvisionnent. »

Mais même lorsque les lieux de travail ont été adaptés, les salariés de la chaîne d’approvisionnement restent exposés à des risques majeurs une fois franchies les portes de l’usine. 

Après son service à Khordha, Madhusmita Das regagne son domicile dans un village voisin, où les seuls moyens de lutter contre la chaleur sont quelques ventilateurs, tandis que les coupures d’électricité sont monnaie courante.

« Il est difficile de revenir travailler le lendemain, après une courte et mauvaise nuit de sommeil, explique-t-elle.

Le secteur mondial de la mode semble prendre de plus en plus conscience des risques que les températures extrêmes font peser sur ses chaînes d’approvisionnement. L’American Apparel and Footwear Association (Association américaine de l’habillement et de la chaussure, NDLT), qui représente plus de 1100 entreprises, dont Ralph Lauren Corp. et Levi Strauss & Co., a publié en avril de nouvelles directives sur le stress thermique, exhortant les marques à partager cette responsabilité avec leurs fournisseurs.

La première tranche du site industriel Trimetro d’Epic Group fabrique des vêtements pour Fast Retailing et sa marque Uniqlo. Le groupe estime que les contrats de longue durée donnent aux fournisseurs les moyens de mettre en œuvre des mesures pour lutter contre des phénomènes tels que le stress thermique. 

« Nos partenaires disposent de la visibilité nécessaire pour moderniser leurs installations et leurs équipements afin d’atteindre leurs objectifs de développement durable, qu’il s’agisse de réduire les émissions, d’accroître le recours à des matières premières plus durables ou d’améliorer les conditions de travail des personnes qui fabriquent nos vêtements », a indiqué le groupe japonais dans un communiqué.

Outre les dispositifs de protection contre la chaleur, le site d’Epic a été doté de dalles alvéolées engazonnées, de drains bordés de galets et d’un lac central de 15 000 m³ destinés à limiter les risques d’inondation et les effets des cyclones lents de l’Odisha.

Selon Vidhura Ralapanawe, les défis auxquels l’industrie textile est confrontée face aux aléas naturels ne vont faire que gagner en complexité et en coûts.

« Il est impossible de concevoir une installation totalement résiliente face au changement climatique, compte tenu des phénomènes météorologiques extrêmes auxquels nous sommes de plus en plus confrontés », explique-t-il. « Plus on cherche à repousser cette échéance, plus le coût risque d’augmenter. »



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