Ces acteurs étrangers qui surfent sur les crises climatiques pour diffuser de la désinformation

par ludovic


Les canicules se multiplient en France, qui subissait mi-juillet sa troisième vague de l’année, et la désinformation climatique aussi. Comme ce tweet, qui insinue que le projet américain Haarp (High frequency active auroral research program) pourrait influencer les canicules en Europe. 


Un tweet insinue que le projet américain Haarp pourrait influencer les canicules en Europe. © Capture d’écran X

Il fait référence à une vieille théorie complotiste affirmant que les antennes Haarp, un projet scientifique visant à étudier l’ionosphère – une couche de l’atmosphère située entre 80 et 640 kilomètres d’altitude – serviraient en réalité à manipuler le climat mondial. 

Une théorie qui n’a aucun fondement scientifique. Cette intox est poussée par le profil @camille_moscow – un compte prorusse – et c’est loin d’être le seul exemple de faux narratif sur le climat poussé par ou pour un acteur étranger.   

Mathilde Jourde, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) explique : 

« La guerre informationnelle se saisit des sujets polarisants dans les sociétés et les changements climatiques deviennent un sujet de plus en plus central dans nos sociétés, en Europe notamment. Des acteurs étrangers se saisissent donc du climat comme outil de déstabilisation, comme levier stratégique. » 

Deux acteurs bien identifiés : les États-Unis et la Russie 

La chercheuse, responsable du programme Climat, environnement et sécurité, est la co-autrice du rapport « Désinformation climatique et guerre informationnelle : ingérences étatiques et enjeux sécuritaires », publié en mai 2026. L’étude analyse deux cas en particulier, les États-Unis et de la Russie. Pourquoi ? « Parce qu’on a des données qui existent et qu’on perçoit que ce sont des acteurs qui ciblent l’Europe », indique Mathilde Jourde.  

Pour elle, les politiques climatiques et les politiques énergétiques européennes sont les sujets les plus ciblés, comme le pacte vert, une feuille de route lancée fin 2019 pour faire de l’Europe le premier continent de la planète à atteindre la neutralité carbone en 2050. 

Les États-Unis et la Russie, exportateurs d’énergies fossiles, pourraient avoir intérêt à réduire les ambitions de décarbonation de l’Union européenne, selon le rapport de l’Iris. Mais l’objectif de ce type de désinformation peut aussi être plus large fait remarquer Mathilde Jourde : 

« La désinformation climatique, ce n’est pas forcément un objectif en soi. Pour la Russie par exemple, ça peut être un objectif stratégique dans le cadre des tensions avec l’Europe liées à la guerre en Ukraine. »

« Participer au chaos » : l’exemple des inondations de Valence en 2024 

Dans ce contexte, les événements climatiques peuvent faire l’objet de d’instrumentalisations par des acteurs étrangers, comme en 2024, lors des inondations qui ont fait plus de 200 morts dans la région de Valence en Espagne. « On a pu constater qu’une partie de la désinformation autour de l’événement provenait de sources russes », rapporte la chercheuse. La campagne d’intox visait notamment à amplifier des fausses informations qui circulaient en ligne : 

« Il y a eu énormément de faux numéros d’urgence qui ont circulé. Il y a eu des fausses informations sur la quantité de morts qui aurait été provoquée par ces inondations. Ça permet de créer une forme de méfiance de la population envers les autorités, de participer à créer le chaos et donc à terme, potentiellement, d’affaiblir le soutien des populations envers la politique de soutien de l’Europe à l’Ukraine ». 

« Une manne très précieuse » dans la guerre informationnelle 

Autre exemple : en 2023, les incendies de Maui, à Hawaï, qui avaient déjà fait l’objet d’une campagne de désinformation russe, affirmant que le gouvernement américain privilégiait l’aide à l’Ukraine au détriment des populations américaines touchées. Les événements climatiques extrêmes sont « une manne très précieuse quand on parle de guerre informationnelle, parce qu’en fait c’est peu d’effort, c’est vraiment jouer sur des peurs. Et l’emballement se fait assez simplement », ajoute la responsable du programme Climat, environnement et sécurité. 

La désinformation russe passe par les médias d’État comme la chaîne Russia Today – interdite par l’Union européenne depuis 2022 –, mais elle est surtout dissimulée, précise le rapport. Elle provient principalement de canaux alignés sur l’État, comme Portal Kombat, un vaste réseau de sites de désinformation découvert en 2024 par Viginum, le service français de lutte contre les ingérences étrangères. 

La désinformation russe provient principalement de canaux alignés sur l’État.
Schéma de l’architecture des différents canaux de désinformation climatique russe à
destination de l’Europe issu du rapport de l’Iris. © Institut de relations internationales et stratégiques

Les États-Unis, une désinformation frontale  

À l’inverse, du côté des États-Unis, la désinformation climatique est plus ouverte, surtout depuis le second mandat de Donald Trump à la Maison Blanche. Le narratif est ainsi relayé par les canaux officiels, souligne Mathilde Jourde :  

« On a vu par exemple des chiffres faux sortir dans le cadre d’un rapport publié par le ministère de l’Énergie sur la crise climatique. On voit sur des sites officiels du gouvernement, une remise en question de l’origine anthropique des changements climatiques ».  

D’ailleurs, plusieurs sites gouvernementaux ont censuré les termes « changement climatique » ou encore « vert ».  

La désinformation climatique passe aussi par des relais proches du gouvernement, comme des groupes de réflexion conservateurs capables de coordonner des campagnes contre des politiques environnementales en Europe. C’est par exemple le cas du Heartland Institute, selon le rapport de l’Iris. Il s’agit d’une organisation aux positions ouvertement climatosceptiques « bénéficiant de financements provenant d’entreprises telles qu’ExxonMobil et de donateurs républicains américains ». The Heartland Institute a ouvert un bureau à Londres en 2024, avec le but d’influencer les politiques énergétiques européennes. 

Stratégies d’influences : la Chine sur la défensive

D’autres acteurs étatiques participent à la désinformation climatique, mais de façon moins offensive, comme la Chine, qui “ne va pas nier l’existence des changements climatiques, ni leur gravité, mais qui va mettre en avant certains narratifs pour défendre sa position », dit la chercheuse. 

Le pays cherche par exemple à mettre en avant son action face aux changements climatiques et amoindrir sa responsabilité, en insistant sur la responsabilité historique des États occidentaux. Le rapport de l’Iris observe néanmoins que, « certaines convergences peuvent être identifiées » entre Moscou et Pékin. La Chine aurait ainsi participé à des opérations d’influence autour des incendies à Hawaï en août 2023 ou encore des inondations en Espagne en 2024. 



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