Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : pourquoi la mesure met à mal la stratégie des plateformes

par ludovic



Les discussions autour de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans prennent de l’ampleur. Le 13 avril dernier, Anne Le Hénanff, ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, a officiellement fait savoir aux plateformes qu’elle souhaitait pouvoir empêcher l’accès de ces services aux plus jeunes dès le 1er septembre. Deux jours après cette annonce, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dévoilait un outil européen de vérification d’âge, destiné à faciliter la mise en œuvre de mesures similaires dans d’autres pays européens. Si cette possibilité se concrétise, elle bouleverserait profondément la stratégie des grandes plateformes, et par conséquent, leur performance économique.

Des utilisateurs assidus

Si ces nouvelles règles posent tant de problèmes aux plateformes, c’est parce qu’elles risquent de les priver immédiatement d’une part très active de leur audience.

Selon une étude publiée en février par Médiamétrie, les 11-14 ans consacrent en moyenne 1 heure 47 par jour aux réseaux sociaux et aux messageries instantanées, comme Snapchat ou WhatsApp. Ce temps représente près des deux tiers du temps qu’ils passent chaque jour sur Internet (2 heures 50 minutes).

Ce volume d’utilisation est loin d’être anodin, notamment au regard des effets de l’exposition aux écrans sur les jeunes, avec des risques accrus de dépendance, de troubles psychiques ou d’une sédentarité excessive.

« Capter le plus de préadolescents possible »

Restreindre l’accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes impacterait aussi profondément les stratégies à long terme des plateformes.

Diego Hidalgo, fondateur du mouvement OFF, engagé dans la sensibilisation aux dangers potentiels des nouvelles technologies, rappelle que « dans le cadre d’un procès au Nouveau-Mexique » visant Meta (la maison mère de Facebook et Instagram), condamné pour avoir mis en danger des mineurs, « des documents ont révélé qu’un haut dirigeant de Meta avait déclaré que la clé de leur modèle économique réside dans la conquête du plus grand nombre d’adolescents possible ». En outre, « pour attirer un maximum d’adolescents, il faut d’abord réussir à séduire le plus de préadolescents possible », souligne Diego Hidalgo.

Créer une habitude

La raison pour laquelle la tranche d’âge adolescente représente un enjeu aussi crucial pour les plateformes, c’est qu’à cette période de la vie se forgent des habitudes durables. À ce sujet, « on peut comparer cela à ce que faisait l’industrie du tabac », estime Diego Hidalgo, rappelant que celle-ci avait aussi compris l’intérêt de cibler les jeunes pour instaurer très tôt des usages réguliers, voire des dépendances.

De plus, réussir à attirer les utilisateurs dès le plus jeune âge permet aux plateformes de « commencer à alimenter leur profil » avec des données issues de leur comportement en ligne. Ces profils permettent ensuite d’offrir « des contenus hautement personnalisés » qui renforcent encore l’engagement des jeunes sur la plateforme.

La stratégie du doute

Étant donné les enjeux majeurs que représente cette audience pour leur modèle économique, les réseaux sociaux s’opposent donc activement aux tentatives de régulation. Selon Diego Hidalgo, ils adoptent « la stratégie du doute », comparable à celle jadis employée par l’industrie pétrolière face à la question du changement climatique. Cette approche consiste d’abord à nier l’existence du problème, puis à relativiser la responsabilité des entreprises concernées. Pour les réseaux sociaux, cela se traduit, d’après Diego Hidalgo, par des arguments du type : « Certes, on observe une hausse des problèmes de santé mentale chez les jeunes, mais corrélation ne signifie pas causalité, d’autres éléments pourraient aussi l’expliquer ». Le tribunal du Nouveau-Mexique n’a cependant pas retenu cet argumentaire, condamnant Meta à verser 375 millions de dollars de dommages et intérêts pour avoir fait passer ses intérêts financiers avant la santé des adolescents.



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